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Gérald Kurdian - TRKTV

Sur la scène musicale française, Icosaèdre est le titre du récent EP de Gérald Kurdian. En géométrie, c’est un polyèdre à vingt faces, douze sommets et trente arêtes. Une forme que l’artiste a d’ailleurs tatouée sur son avant-bras. Et au final l’icosaèdre est une image plutôt juste pour tenter de cerner la personnalité multifacette de Gérald Kurdian. Son parcours est imprévisible, son œuvre protéiforme. Inutile d’essayer de le faire entrer dans une catégorie, c’est impossible, tant ce Franco-Américain de 35 ans se joue des limites et des frontières. Il semble insaisissable, tout comme son travail sonore, entre documentaire, comédie musicale décalée, pop, chanson douce, mixes hyper élaborées. Sa démarche est tentaculaire et en même extrêmement structurée, comme en témoigne TRKTV. Cet ambitieux projet, entre recherche, scène, musique et documentaire verra le jour en 2020. Grâce au soutien d’Arcadi Île-de-France à travers le FSIR, Gérald Kurdian travaille sur cette œuvre complexe depuis plus d’un an. Rencontre.

« Je dis parfois que c’est un peu un projet darknet, un projet de l’internet souterrain, le jumeau maléfique de mon projet de chanson » 

« La chanson, c’est quelque chose de grand public qui va vite, qui touche les gens. Il y a une grande jouissance à chanter en public, c’est de l’ordre du partage immédiat. C’est un rituel musical organisé autour du plaisir »

« Je souhaite faire résonner les voix des femmes d’aujourd’hui autour des questions de pouvoir, de corps, de sexualité, d’érotisme et d’invention de soi »

Gérald Kurdian est passé par les arts visuels à l’École nationale supérieure d’Arts de Paris-Cergy, par la danse avec son post-diplôme à Montpellier (sous la direction de Mathilde Monnier et Xavier Le Roy) et ses collaborations en tant qu’interprète, pour des artistes internationaux (Tiago Guedes, Julie Favreau, Arnold Pasquier), avant de se consacrer presque exclusivement aux arts sonores dans lesquels il trouve une réponse à son « envie d’écouter des histoires ». « J’aimais l’expérience volatile du son. Il y a dans le son quelque chose de très sensible ». Lui qui n’a pas suivi de cursus musical, se forme alors en autodidacte et intègre durant quelques temps le prestigieux Atelier de création radiophonique de France Culture. S’ouvre alors pour lui un espace d’exploration et de découverte autour des possibilités presque inépuisables de raconter le monde à travers ses sons. « J’avais envie d’explorer des sons du monde, de découvrir d’autres territoires sonores. J’étais obsédé par ça. Avec le son, je pouvais faire de l’art en allant chez les gens. C’était une sorte de tribune publique pour moi ». Une tribune pour lui et pour les autres, comme avec ce documentaire de 2006 sur France Culture Je suis putain qui entremêle une série d’entretiens réalisés avec des travailleuses du sexe et le son de leur quotidien.

 

Du son à la chanson

Petit à petit – et grâce notamment à l’émission qu’il co-anime avec Cédric Anglaret sur radio sur RGB Cergy – naît chez Gérald Kurdian un désir de musique et de chanson : « J’ai commencé à l’oreille, en utilisant des sampleurs MPC. Je ne me suis fixé aucune limite. J’avais beaucoup de choses à dire et l’envie de chanter. Mes bases mélodiques étaient infinies et ma voix très présente. A l’inverse de ce que je fais maintenant ! ».

Vainqueur du prix Paris Jeunes Talents en 2009, repéré par le Grand Zebrock et le Fair en 2010, c’est sous le nom de ThisistheHelloMonster qu’il sort son premier album. Il a 29 ans et c’est la consécration. Le quotidien Libération le classe parmi les meilleurs albums de l’année 2010, évoque « un uppercut en plein cœur » l’invention d’une « petite musique de jour tricotée à coups de canevas doucereux, de douleurs low-fi et de mélodies minimalistes papillonnantes ».

Mais ce qui intéresse le jeune artiste à travers la chanson, c’est la scène, et au-delà, la question du spectacle et de la performance : « Il y a une grande jouissance à chanter en public, c’est de l’ordre du partage immédiat. C’est un rituel musical organisé autour du plaisir ». Et Gérald de poursuivre «  Je ne sais pas l’expliquer, mais pour moi il n’y a pas d’autre endroit que la scène parce qu’avec la scène je suis face à une altérité, je ne peux pas oublier que je m’adresse à quelqu’un. »

 

Le jumeau maléfique

Si la chanson et la scène sont omniprésents dans son univers, Gérald n’en délaisse pas pour autant le son. Car en l’écoutant parler de son travail et de ses influences, on comprend que c’est d’abord par et pour le son qu’il appréhende le monde : ses voix, ses témoignages, ses rythmes, ses palpitations, ses grondements et ses murmures. Sa capacité à s’ouvrir à tous les sons du monde pour ensuite les filtrer, les assembler, les mixer, les transformer, les transcender... est saisissante, comme avec son projet en cours TRKTV. Un projet à trois dimensions dans lequel l’artiste va tenter de rassembler toutes les facettes de sa créativité et toutes les dimensions de sa recherche.

Ce projet de « musique électronique queer » est complexe et possède des ramifications et des lectures à plusieurs niveaux. « Je dis parfois que c’est un peu un projet darknet, un projet de l’internet souterrain, le jumeau maléfique de mon projet de chanson » lance Gérald pour qui TRKTV est une manière de questionner l’expérimentation, de prendre du temps pour faire de la musique électronique fondamentale, de la musique plutôt « abstraite ». On y trouvera de la voix, mais sans paroles, sans couplets et sans refrains, contrairement à son travail plus « traditionnel ». Ce sera aussi l’occasion pour Gérald de faire se rencontrer sa pratique de la musique électronique et celle du documentaire autour des questions de féminisme, de sexualité et de désir « Je souhaite faire résonner les voix des femmes d’aujourd’hui autour des questions de pouvoir, de corps, de sexualité, d’érotisme et d’invention de soi », précise celui a déjà commencé à recueillir témoignages et paroles lors de séances collectives ; à Vienne en Autriche, mais aussi à Rome où il a travaillé avec une dizaine de femmes de la scène activiste à partir d’un texte fondateur des réflexions féministes, gender studies et queer : Le Cyborg Manifesto, écrit entre 1985 et 1991 par la zoologue américaine, fan de séries Z, Donna Haraway.

 

Le dialogue de trois formes

Quand on l’interroge sur la forme que prendra cet étonnant TRKTV, Gérald Kurdian ne répond pas par le singulier mais par le pluriel : de formes, il y e aura trois ! La première sera un live de musique électronique, plutôt sensible et immersif, avec des moments dansants et d’autres qui appelleront davantage l’introspection. La deuxième sera sous forme de conférence autour des relations musique électronique / sexualité et l’invention des minorités sexuelles contemporaines : « nous les musiciens contemporains, nous sommes un peu des espèces d’hommes machines qui inventons le monde. Cela m’intéresse de voir comment cette musique fabrique aussi un érotisme et une sexualité ». La troisième sera sous forme d’un DJ set pendant lequel il mixera en direct tous les moments majeurs de la musique électronique quand elle est en rapport avec la sexualité.

Vaste programme dont Gérald Kurdian a donné un avant goût fin 2015 : une première création, mixée en temps réel, autour des rires des femmes qu’il a rencontrées. Replié sur son écran d’ordinateur, tendu, concentré mais heureux, il fait naître sur fond de musique électronique toute une communauté de femmes riantes : elles s’emparent de l’espace pour se démultiplier et se répondre à l’infini. Il y a dans cette construction sonore et musicale quelque chose de monstrueux, de terriblement gourmand et érotique. De terriblement hypnotique aussi. A l’image d’un Gérald Kurdian décidemment insaisissable.

 

DÉCRYPTAGE

C’est qui ?

Gérald Kurdian, artiste inclassable et protéiforme au carrefour des musiques actuelles, de l’art visuel et de la danse contemporaine, nourri de création radiophonique et musicale ainsi que de documentaires sonores.

C’est pour quoi faire ?

Mener un projet entre création et recherche autour des liens entre musique électronique et sexualité.

C’est quoi

TRKTV est un projet de musique électronique queer construit sur plusieurs années qui comprendra au final (prévu en 2020) : un live de musique électronique, une conférence autour des relations musique électronique / sexualité, un DJ set qui mixera les moments majeurs de la musique électronique en rapport avec la sexualité.

Avec qui ?

Le projet de TRKTV est porté par Gérald Kurdian avec la participation de collaborateurs extérieurs dont Myriam van Imschoot (théoricienne queer), Antonia Baehr (performeuse et activiste queer), Marie-Helène Fraïssé (journaliste et anthropologue), Bracha L. Ettinger (anthropologue), Bruce Bégout (philosophe).

La structure porteuse est Le décor à l’enver ;  avec le soutien de l’École Nationale Supérieure des Beaux Arts programme SACRe (Sciences, Arts, Création, Recherche) et d’ARCADI (aide financière via le FSIR à hauteur de 7 500 €).

 

5 DATES-CLÉS

1980 : naissance en région parisienne
2007 : obtention de son post-diplôme Ex.e.r.ce s à Montpellier, sous la direction de Mathilde Monnier et Xavier Le Roy
2010 : premier album solo avec ThisistheHelloMonster
2011 : création de The Magic Of Spectacular en complicité avec Philippe Quesne
2015 : réalisation avec Guillaume Jaoul et Chapelier Fou l’EP Icosaèdre.