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Utopies par Nicolas Roméas Nicolas Roméas ![]() Nicolas Roméas en compagnie d'Annabelle Weber. Utopie ? Le rapport entre le théâtre et l'utopie semble nécessaire à Nicolas Roméas, qui laisse aller ses pensées auprès de ses grands utopistes, des plus proches aux plus lointains. Pas de théâtre sans utopie, évidemment. Constitutivement, par définition. Puisque ce lieu où se produit « l'action de regarder », comme disaient les Grecs, est celui d'une tentative de reprendre le monde, de le remettre sur le métier, de le commenter, comme on peut commenter les textes sacrés, à l'infini. Pas de théâtre sans utopie, puisqu'il s'agit d'inventer, d'ouvrir les possibles et par conséquent les esprits. Ce qui s'y passe n'a d'autre lieu que celui de l'instant partagé, de la mémoire, d'un rituel hors du temps. Notre utopie, c'est que le théâtre agisse sur nos vies. Que son exemple continue à porter l'idée d'une communauté désintéressée qui fait vivre les plus hautes valeurs de l'humanité. Notre utopie, c'est que l'humanité échappe au destin machinique qui lui est promis. En France, dans les années 70-80, en un temps où le désir de changer la vie était vif et diffus, les ateliers de théâtre se multiplièrent et les aspirants comédiens, metteurs en scène, auteurs, se mirent à pulluler. Ce n'était pas d'abord la volonté de s'insérer dans un système professionnel existant, c'était le désir confus d'entrer dans un univers relié à d'archaïques valeurs de transmission de maître à disciple dont l'Occident semblait avoir perdu la clé. Un univers à la fois spirituel et très technique, qui permettait à nos utopies de prendre corps pas à pas, mot à mot, objectif après objectif, geste après geste, de façon infiniment plus crédible que ce que nous avions connu dans le maelström qui secouait la jeunesse, le mouvement hippy et ces communautés où, sans rien inventer, se dissolvaient des règles de vie obsolètes. Un univers dans lequel on pourrait apprendre à vivre ensemble sans que l'individu soit diminué par des limites et des interdits castrateurs, mais développe son rapport à l'histoire humaine face à d'autres hommes. Sans sombrer dans l'anomie. Porteur de la mémoire des grands mythes de la Grèce et de l'humanité, chargé de l'aura des expériences du Living Theatre, du mystère profond de Jerzy Grotowsky, de l'utopie populaire de Georgio Strelher, de l'engagement généreux d'Augusto Boal, de l'élan enflammé du Théâtre du Soleil, des voyages africains de Peter Brook et ce qu'il en rapportait, le théâtre était une terre d'expérimentations. Un terrain d'expériences pour une génération contaminée à différents degrés par l'explosion de 68, qui ne savait où assouvir son besoin d'apprentissage. Pour naviguer entre les rôles sociaux et s'essayer à les changer. L'ombre secrète et presque invisible de Gurdjieff rôdait aux frontières de ce monde, en murmurant à qui voulait l'entendre que l'art originel n'est pas autre chose que celui d'agir dans sa propre existence. Craig, Appia, Stanislavski, Meyerhold avaient remis en jeu la question du théâtre, Vilar tenté l'improbable synthèse d'un art pour tous et d'une société injuste, Brecht, au c?ur de l'histoire politique, en avait fait un outil pour reprendre notre regard sur le monde. Artaud fracassa tout pour retrouver la racine. La troupe, l'espace hors temps de la répétition, les interminables débats sur les textes et sur ce qu'ils dévoilaient de nos vies, le jaillissement d'une voix, d'une émotion, d'un « personnage » dans la confrontation à l'autre, dans le corps d'un travail émotionnel qui engage l'être, cet univers apparaissait dans notre société comme le dernier où mettre en actes le partage de valeurs et d'idéaux essentiels. Un espace où l'esprit et le corps n'étaient plus dissociés, où le développement de chacun dépendait de l'évolution du groupe. Il s'agissait donc, en un temps où le religieux s'éloignait de la vie et où l'utilitarisme gagnait, de reprendre contact avec des valeurs archaïques (initiales, toujours fondamentales), de les mettre en phase avec l'époque. Une rigoureuse abbaye de Thélème où nous voulions apprendre à être en découvrant le monde et notre histoire. Ce temps est presque révolu, les forces de l'abêtissement sont à l'?uvre, dotées d'une puissance accrue par nos désillusions. La France de Molière, celle de Voltaire, de Rousseau, de Michelet, devient sous nos yeux une succursale de l'Amérique marchande. Et des valeurs fondamentales que porte le théâtre on risque de ne plus garder que l'écume, ce qu'elles ont de plus superficiel, ce qui au fond vaut le moins : la renommée patrimoniale des uns, la valeur marchande et quantitative des autres. Si nous n'agissons pas, nous n'aurons bientôt plus le choix qu'entre un patrimoine figé et la production de spectacles « divertissants » et rentables. Pourtant, si le théâtre, cette démarche qui consiste d'abord à se réunir en cercle autour d'une parole et d'un geste, premier acte sans doute de l'homme civilisé, nous a fait autant rêver, s'il a su être le moteur de nos utopies les plus concrètes et les plus belles, c'est qu'il est, de tout temps et partout, ce lieu de l'apprentissage, de l'échange, de la construction de l'Homme. L'Homme, ce poète, cet aède, cet animal de mémoire collective, cet animal historique, cet animal spirituel que veulent détruire d'omnipotents épiciers. Il faut donc se souvenir que notre pays fut le lieu de combats mémorables qui ont laissé des traces extraordinaires que nous devons rappeler et porter vers l'avenir, et qui ont permis la construction d'un service public de la culture unique au monde. Il faut assumer l'immense responsabilité que nous avons de faire vivre aujourd'hui cet espace de parole et de mémoire dans la cité marchande. Pour qu'il soit, contre le veau d'or, cette arme, cet outil, cet espace, dont l'humanité a un besoin absolu, si elle veut demain, sans rougir, se regarder dans la glace. Nicolas Roméas est fondateur et directeur de la revue Cassandre. Cassandre-Horschamp vient de faire paraître aux Éditions de l'Amandier le recueil de ses plus grands textes pour fêter ses dix ans d'existence, 10 ans d'action artistique : « Une somme sur l'action culturelle et artistique de ces dernières années où l'on peut entendre les grandes voix qui se sont exprimées sur les étapes marquantes de cette décennie, assorties de commentaires contemporains. »
1995-2005, 10 ans d'action artistique avec la revue Cassandre, une décennie de combat culturel en pensées et en actes. Coédition, Cassandre, Éditions de l'Amandier, 2006, 275 pages. |