Tendance par Julien Taïb
Mu : la Méta
balade des
gens curieux
 
Photos Damien Garot.
En 2004, la société Soundwalk proposait une balade audio dans New York, autour de Ground Zero : un documentaire-fiction raconté par Paul Auster. Depuis, cette idée de Walk Movie a fait son chemin, notamment pendant la dernière édition de Paris quartier d'été grâce au Collectif Mu, du 30 juillet au 5 août. Lisez attentivement le guide pour une autre idée de la réalité augmentée.

Historique
Bien sûr, il y a le Mercantour et sa vallée des Merveilles : huit heures de marche accompagnées d'un guide passionné qui vous dira tout des peintures rupestres des premiers sédentaires et cultivateurs de cette région frontalière de l'Italie (3 500 ans avant J.-C.), tout en admirant le fier travail de beaux briards rabattant quelques brebis égarées. Nous sommes ici dans un des premiers lieux de culte monothéiste qui nous laisse une petite impression de s'approprier le quotidien qui a fait les fondements de notre civilisation.

La ville aujourd'hui
Mais surtout, 6 000 ans plus tard, il y a le 16e arrondissement de Paris et le collectif Mu, qui, depuis cinq ans déjà, habille de ses parcours in situ des quartiers que l'homme urbain de culture ne fréquente habituellement pas. À l'occasion de Paris quartier d'été, Mu propose donc deux parcours sonores scénarisés autour de la Maison de la radio (Super 16) et du Palais de Tokyo (Sweet Sixteen).
Deux balades de respectivement une heure et deux heures, à l'écoute d'un audioguide à partir duquel le visiteur déclenchera des créations sonores : Mu, expert dans la re-contextualisation d'un lieu, nous propose ici deux « films mentaux » dont les séquences audiovisuelles sont finalement montées et rythmées par le pas du visiteur - spectateur.
Les parcours sont un mix savant de pièces produites par des artistes ? onze au total ? et par huit élèves d'ateliers formés pour l'occasion (les « Sound Droppers »). Les captations sonores ont été réalisées exclusivement à la Goutte d'or, dans le 18e, le montage et la mise en conformité aux lieux se sont faits dans le 16e. Onze pièces de une à sept minutes composent Super 16, et dix-neuf forment Sweet Sixteen. Certaines compositions s'écoutent en marchant, jusqu'à rencontrer le prochain panneau indiquant la piste suivante, quand d'autres s'écoutent sur place, proposant une observation plus poussée d'un tableau urbain.

Où se loger
Le premier Walk Movie, Super 16, à la Maison de la radio, privilégie les paysages urbains les plus spectaculaires, et pose les bases des mélanges du genre qui caractérise cette proposition : des sons récupérés de la Goutte d'or, dans le 18e, utilisés comme matière première par une dizaine de compositeurs sonores qui jouent tour à tour de leurs savoir-faire et d'une volonté d'apprendre à voir. Par exemple, écouter sur le pont de Grenelle la pièce de Coti (Duet Rio for Metal Fences), une partition aux teintes métalliques, permet de gommer les limites entre intra diégétique et extra diégétique, entre le son ambiant réel (les harmoniques produites par les voitures sur le pont) et la pièce sonore proposée. Parfois, seul un faux contact du casque stéréo vous fait faire la part des choses. Le passage dans la rue Raynouard (les hauteurs du village de Passy) est assez représentatif des intentions générales du collectif : derrière la « barre d'immeubles » tour à tour haussmannienne ou d'inspiration post Mallet-Stevens, Paris se dévoile presque entièrement, mais le spectateur ne pourra s'en apercevoir et s'abandonner à la vue qu'à travers les baies vitrées des halls desdits immeubles. L'idée d'éluder les splendeurs de la ville, d'une retenue qui crée l'envie, est provoquée dans le premier parcours (Super 16/Maison de la radio). Cette tendance est poussée à l'extrême dans le second parcours (Sweet Sixteen/Palais de Tokyo) : la ville devient fantomatique, nous jouons avec le spectaculaire sans jamais pouvoir en jouir pleinement, nous tournons autour de la place Victor-Hugo sans pour autant la traverser. Notre attention se polarise alors sur des détails propres au quartier (armoiries des consulats de pays du Moyen-Orient, maisons pour oiseaux de fabrication suisse, rangement langoureux d'une carte de crédit américaine de couleur noire à la sortie d'un magasin d'un célèbre fabricant de cristal par un jeune homme paré d'une étole en pashmina?) cependant que des habitants de la rue Myrha nous racontent ce qu'ils ont vu de leurs fenêtres : descente de flics, voiture flambée, ou encore une soucoupe volante stationnaire disparaître en un clin d'?il vers d'autres cieux.
Les effets de superpositions géométriques et symboliques culminent dans l'allée des Cygnes : Mu compose en une et même séquence la statue de la Liberté réduite, la tour Eiffel, les semi-gratte-ciels post-modernes de Beaugrenelle, soit une superposition visuelle de symboles et de bâtisses monumentales, à la composition d'Alain-Eudes Chanfrault qui donne à entendre une Goutte d'or surpeuplée et suractive. Un exceptionnel décalage s'installe avec la pièce de Gaël Segalen, TranSape-rmx, où la Sape (Société des ambianceurs et des personnes élégantes) prêche son style de vie quand le spectateur lèche, en plein c?ur du Triangle d'or, les vitrines des couturiers les plus courus par une noblesse déchue, les tweeds les plus épais et les plus rares, et autant de tenues d'apparat oubliées partout ailleurs.
Nos habitudes de flâneurs nous font nous loger dans les images d'un quotidien réadapté pour l'occasion, quand des sons d'un tout autre quotidien (pourtant seulement à quelques stations de métro) sont savamment réappropriés par nos créateurs sonores.

Où se nourrir
Qu'attendons-nous d'une balade artistique ? Vincent Voillat, directeur artistique et scénographe des deux parcours, insiste sur son intention de laisser l'?uvre ouverte et la libre interprétation à l'auditeur. D'un côté un itinéraire choisi, de l'autre des artistes libres avec quelques figures imposées : telle rue à « sonoriser », telle matière sonore d'un quartier populaire à réutiliser. C'est sur cet écart entre création libre et déambulation que quelques attentes spectatorielles ne sont pas forcément comblées, il n'y a pas littéralement de la part de Mu de volonté documentaire ou de discours politiques liés au fait de transposer un quartier populaire dans un quartier noble, et, selon l'exigence du visiteur, le laisser-aller à l'émotion et au ressenti peut finir par nous frustrer. Aussi, la pièce de Joachim Montessuis (une accumulation de « Sarkozy » prononcés par les habitants de la Goutte d'or) devient un agréable lieu commun humoristique, au milieu d'univers peut-être trop personnels. Ainsi en est aussi l'écoute d'une jungle urbaine par WPMG, qui nous fait, dans les jardins du Trocadéro, une synthèse sonore des 1 476 espèces animales répertoriées dans Paris. On notera également que les Sound Droppers ? ainsi sont nommés les élèves des ateliers ? conservent religieusement les sons captés quand les artistes intervenants se « permettent tout ».
Beaucoup d'entre nous chercherons une « méta-lecture » de ces quartiers riches, c'est pour l'essentiel une interprétation libre que nous trouverons à travers ces rues sonorisées, notre sentiment d'étonnement est directement à rapprocher de celui du cinéphile des années soixante gêné par un faux raccord d'À bout de souffle : Mu joue avec la culture documentaire de ses spectateurs pour finalement les emmener sur un terrain de création libre.

À faire
En cinq ans, Mu nous aura guidés à travers la Goutte d'or à travers des parcours nocturnes urbains à Paris et Montréal, et, via Paris quartier d'été, nous aura fait découvrir deux coins oubliés du 16e. Parmi les précurseurs de la notion de tourisme artistique de masse, Mu compte bientôt passer à l'échelle supérieure : le parcours sonore européen. Après quoi, le « Star Hears » se profile?
De nos premiers sédentaires au Palais de Tokyo, tel est le mérite de Mu (particulièrement ces cinq dernières années) : avoir su préserver et adapter notre nature originelle de chasseur-cueilleur par une déambulation cinématographique.
À la faveur d'un été indien, et loin des flots de touristes culturels de Paris quartier d'été, saisissez votre baladeur MP3, téléchargez les podcasts des parcours et imprimez-les itinéraires : vous pourrez commencer la randonnée cinéma sans attendre.
Pour les possesseurs de lecteurs MP3 qui souhaitent faire les balades Sweet Sixteen (autour du Palais de Tokyo) et Super 16 (autour de la Maison de la radio), les enregistrements des deux parcours ainsi que les plans détaillés et balisés sont à télécharger sur www.sound-drop.org/2007
Julien Taïb est conseiller artistique multimédia à Arcadi.


© Arcadi, la revue
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